*************************
Après l'opèration des yeux, je ne voyais plus rien du tout, et la panique m'a gagné dans la salle de réanimation où encore à moitié dans les vaps, mon cerveau travaillait quand même.
Et là j'ai pensé à toi, mon grand frère devenu aveugle par bravoure, mais tu ne pouvais pas le savoir, quand de ton corps tu as empêché que l'explosion d'une cloche à carbure ne tue ou blesse un tas de personnes !
Tu n'as écouté que ton coeur, et ton courage a fait le reste.
Tu travaillais à l'étranger et il a fallu te rapatrier à Paris où tu n'as pas voulu rester voulant rentrer chez toi avec les tiens.
Ta tête entièrement bandée brulée, et tes yeux morts à jamais.
Aucune greffe n'a pris, le carbure rongeant jour et nuit.
Tu as toujours été casse-cou disait maman, déjà, à quatorze ans pendant la guerre tu étais parti dans la résistance au grand dam des parents qui t'empêchaient mais tu y allais la nuit.
Tu aidais toujours les plus démunis, tu aimais ta famille et tous les enfants.
Quand les tiens sont venus au monde tu étais fou de joie, et si tes yeux ont vu le premier, ce sont tes mains qui découvrirent à tatons les deux autres.
Tu sais, ils peuvent être fiers de leur père qui pour moi, est celui qui m'a donné mes premiers beaux Noël, qui m'écrivait et m'envoyait des colis en sanatorium, et a été un des premiers à se réjouir et me rendre visite lors de la naissance de ma première fille.
Ton rêve d'avoir une fille aussi qui est arrivée, pour ta grande joie, mais tu n'en as profité que quelques mois, car le destin a voulu que tu nous quittes trop tôt, trop jeune !
Ton corps si courageux a été retrouvé, noyé dans la Deûle, tu avais 38 ans.
Ce fut un chagrin immense pour tous, mais tu es resté pour moi un héros méconnu, car tu étais ainsi, humble, serviable, aimant.
Ton courage le long des années de souffrance est de l'héroïsme.
Mais saches que tes enfants devenus hommes et femme avec des enfants pensent à toi, comme tous ceux qui t'ont connu et aimé.
Ci-dessous tes fleurs préfèrées, comme le superbe bouquet que tu avais commandé, pour m'offrir, à la naissance de ma première fille !
Des arums en fin d'hiver !
***********************
Celà fait quarante quatre ans en ce mois de Mai, que tu as tout quitté, un soir où le vent soufflait, ayant défleuri les cerisiers du Japon bordant la route que j'ai empruntée telle une somnambule, ne sachant pas comment annoncer cette terrible nouvelle à maman, déjà tant éprouvée.
Depuis ce jour, elle est venue te rejoindre ainsi que quatre frères ayant pris le chemin du ciel.
Je reste " la bibliothèque " vivante disent les enfants, neveux et nièces, il faut donc que je tienne, et que je perpétue les mémoires absentes malheureusement, pour raconter le passé, leur ascendance.
Je suis une bougie un peu vacillante par les aléas vécus, mais le chemin n'est plus long, donc je me redresse et continue pour ceux qui restent, je ne suis pas prête encore pour partir.
Du moins je le pense, mais personne n'est maître de son destin.

*****************